See the english versionΠαρουσίαση της σελίδας στα ελληνικά

shapeimage_3

Les citronniers de Siphnos

Chapelles et cimetière de Kastro dans l’île de Siphnos, Cyclades.

Chapelles et cimetière de Kastro dans l’île de Siphnos.

L’île de Siphnos connaît, hors saison, un tourisme respectueux : beaucoup de randonneurs à pied arpentent ses «kaldérimi», sentiers dallés qu’empruntent encore aujourd’hui les paysans avec leurs ânes ou leurs mulets, pour transporter divers matériaux et passer dans les ruelles trop étroites pour les voitures.

Le premier jour, je commençais par visiter Apollonia, le chef-lieu, où j’avais dormi. Architecture typique des Cyclades, maisons à terrasses, blanches aux volets bleus, omniprésentes sur toutes les affiches touristiques. Je déambulais, grisée sans savoir pourquoi par les effluves entêtants des fleurs du citronnier, arbre qui porte ses fruits en même temps. Je n’en ai plus jamais vu autant qu’à Siphnos. A un moment, je croisai une dame de mon âge, en tenue de randonneuse, donc une touriste, car les Grecs sont peu marcheurs. J’engageai la conversation : elle vivait en Allemagne et parlait plusieurs langues dont le français et le russe qu’elle avait enseigné. Mais elle ne connaissait pas le grec ; aussi, quand une habitante du village sortit pour balayer son palier, je servis d’interprète. Cela me réjouit toujours et me récompense largement de mes efforts d’apprentissage assidus. Comme je m’extasiais (en grec) sur le parfum des citronniers, la Siphnienne m’apprit que, revenant en bateau du continent, avant même de voir son île, elle discernait de très loin ces senteurs : «C’est le parfum de ma terre natale», me dit-elle.

Aussitôt je fus submergée par une vague de souvenirs : ceux de ma maison en Algérie, quittée à l’âge de dix ans, où j’avais passé des après-midi à lire, perchée dans les branches du citronnier.

Le boulanger de Naxos

Porte de Portara en marbre du temple inachevé d’Apollon, sur l’îlot de Palatia à Chora. Naxos, Cyclades.

Porte de Portara en marbre du temple inachevé d’Apollon, sur l’îlot de Palatia à Chora. Naxos.

Lorsque je débarquai dans l’île de Naxos, je trouvai tout de suite un gîte, sur la place de l’église : l’hôtel Anna dont la propriétaire, une avenante quinquagénaire, parlait même un peu français, ce qui est rare. Je demandai le prix de la chambre ; elle me toisa d’un coup d’œil rapide et me dit : «Vingt euros». Je ris sous cape, me félicitant d’avoir un look de routarde et non de bourgeoise friquée.

Comme il était près de 14 h, je me mis rapidement en quête d’un casse-croûte, sachant qu’après cette heure les magasins ferment jusqu’en fin d’après-midi, sacro- sainte sieste oblige. Avisant deux grands-mères avec leurs paniers, je leur demandai où était la boulangerie. C’était trop compliqué pour l’expliquer et elles m’y conduisirent, dans un dédale de ruelles. Les Grecs étant curieux de nature, j’eus droit à l’interrogatoire habituel et elles s’extasièrent sur mes nombreux voyages, elles qui n’avaient jamais quitté leur île.

La boulangerie ressemblait à celles des villages : pas de vitrines réfrigérées mais de grands étals en ciment et quelques pains sur une étagère de bois. C’était la pièce de travail de l’artisan, avec le four trônant au fond. Je m’assis un moment. Le boulanger me parla de son île et aussi de Milos dont la rade naturelle, la plus vaste des Cyclades, avait abrité la flotte allemande pendant toute la guerre. Puis la conversation s’épuisant un peu, il reprit son journal, abandonné à mon arrivée, et me fit la lecture commentée de quelques articles.

Quelle qualité de vie nous avons perdue, avec nos gigantesques supermarchés où les pauvres caissières sont réduites à l’état de mécaniques et ne risquent pas d’échanger plus de quelques mots avec un client sans se faire foudroyer du regard par les autres !

Les grands-mères d’Ano Sagri

Sur les hauteurs de Naxos, non loin du village d’Ano Sagri, j’étais allée pique- niquer près d’un petit temple de Déméter en marbre blanc, à peine signalé dans mon guide, tout au bout d’un chemin de terre.

Je repartais au volant de ma voiture de location lorsque je croisai deux femmes vêtues de noir, comme elles le sont souvent en Grèce à cet âge, chargées de lourds baluchons pleins d’herbes sauvages. Je m’arrêtai pour les saluer. Elles me dirent d’un air penaud qu’elles étaient bien embêtées : comme leur téléphone portable ne passait pas, elles ne pouvaient pas appeler pour qu’on vienne les chercher. J’éclatai de rire car, à l’époque, je n’avais pas de portable, au grand dam de mes proches qui trouvaient cela bien imprudent quand on voyage seule ! Je leur proposai bien sûr de les ramener chez elles où elles m’offrirent pour déjeuner un délicieux riz aux épinards. Nous avons bavardé un long moment devant un café grec (chez eux il ne faut surtout pas dire café «turc») et je suis repartie, éblouie comme toujours par cet accueil, moi qui viens d’un pays où l’on fait très rarement entrer un étranger dans sa maison.

En français nous avons le mot «xénophobie» mais les Grecs, eux, disent à l’inverse «philoxénia», «amour des étrangers», bien plus fort que notre fade «hospitalité».

 

Monastère de Chozoviotissa, fondé en 1088 par l’empereur byzantin Alexis Comnène. Ile d’Amorgos, Cyclades.

Monastère de Chozoviotissa, fondé en 1088 par l’empereur byzantin Alexis Comnène. Ile d’Amorgos.

L’Italienne de Paros

Chapelle du XIème siècle Panaghia Stavrou (Vierge de la croix) à Parikia. Paros, Cyclades.

Chapelle du XIème siècle Panaghia Stavrou (Vierge de la croix) à Parikia. Paros.

Mon périple dans les Cyclades du sud se terminait à Paros. La veille de mon départ, à Parikia, la «capitale», je m’installai sur le parvis d’une minuscule chapelle du XIe dominant le port, pour y contempler mon dernier coucher de soleil.

Soudain, j’entendis une voix inquiète appeler : «Joséphine !». Il s’agissait d’une petite chatte que sa maîtresse, l’ayant retrouvée, prit affectueusement dans ses bras. Je m’adressai à la dame en grec : «Voilà une chatte heureuse !». Elle me répondit en anglais, ce qui m’agace toujours car j’ai du mal à accepter l’hégémonie de cette langue, puis vint s’asseoir près de moi. Comme elle le parlait avec un accent, je lui demandai sa nationalité : elle me dit qu’elle était italienne, mais avait longtemps été mariée à un Anglais qui était mort six mois plus tôt. Elle s’était fixée à Paros où vivent beaucoup de Britanniques.

Je la priai alors de me parler en italien : quatre ans d’étude de cette langue au lycée et le latin enseigné toute ma carrière me permettent de la comprendre facilement. Elle me dit d’un air triste qu’elle n’avait plus eu l’occasion de l’utiliser depuis très longtemps. «Non si dimentica la lingua materna !» (Ça ne s’oublie pas, la langue maternelle), lui dis-je pour l’encourager. Elle me raconta longuement sa vie, dans un italien émaillé de quelques mots d’anglais. Elle avait vécu en Egypte, en Syrie, aux Indes… Et je me laissais bercer par cette langue si mélodieuse, un peu dépitée de la comprendre bien plus facilement à l’oral que le grec, que je m’échinais pourtant à apprendre depuis cinq ans.

Je trouvai tellement dommage de ne plus la pratiquer que je décidai aussitôt de m’y remettre puis d’aller en Sicile pour mon voyage suivant.

Danse à Méga Livadi

Vue de Chora et du port. Ile de Sériphos, Cyclades.

Vue de Chora et du port. Ile de Sériphos.

L’arrivée en bateau dans la baie de Sériphos offre un des plus beaux panoramas des Cyclades, avec les maisons blanches de Chora dévalant jusqu’à la mer le piton aride qui les porte. Je consacrai le premier jour à visiter ce village.

Le lendemain, après avoir fait le tour de l’île, je m’arrêtai à Méga Livadi où se trouvent les vestiges du port construit au XIXe pour les mines de fer voisines : passerelle d’embarquement, wagonnets, rails, rongés par la rouille depuis leur abandon, il y a un demi-siècle. Ces lieux ont vu la première grève réussie de l’histoire grecque, en 1916. Les ouvriers, exaspérés par leurs conditions de travail inhumaines et menés par l’anarcho-syndicaliste Spéras, attaquèrent avec femmes et enfants les gendarmes envoyés contre eux par le patron allemand. Il y eut sept morts, mais les mineurs obtinrent satisfaction.

Plage de Méga Livadi, Cyclades : passerelle d’embarquement du minerai

Plage de Méga Livadi : passerelle d’embarquement du minerai

Danse à Méga Livadi. Sériphos, Cyclades.

Danse à Méga Livadi. Sériphos.

Non loin d’un imposant bâtiment néoclassique en ruines qui avait abrité les bureaux, se dresse sur la plage une taverne, la seule ouverte en cette saison. J’entendis les échos d’une musique traditionnelle s’en échapper. Je m’approchai. Un groupe mêlant les générations était attablé après le repas dominical. C’était une famille ou une «paréa» («bande d’amis»), les deux principales composantes du tissu social en Grèce. Un violon et un bouzouki jouaient une danse populaire exécutée par trois personnes aux pas alourdis par les ans. Les danses traditionnelles sont toujours très vivantes dans ce pays, même chez les jeunes, et pas seulement à la campagne. Elles sont pratiquées à l’occasion de certaines fêtes religieuses ou familiales. Je profitai d’une pause pour leur dire que j’étais française et faisais partie d’un groupe de danses grecques dans mon pays. Gros succès !

Avant de m’éloigner, je leur déclarai en guise d’adieu : «Vous les Grecs, vous êtes un peuple heureux : vous avez su conserver vos racines.»

Le mécréant d’Ano Syros

Mairie d’Ermoupoli. Ile de Syros, Cyclades.

Mairie d’Ermoupoli. Ile de Syros, Cyclades.

Cimetière orthodoxe d’Ermoupoli.

Cimetière orthodoxe d’Ermoupoli.

Ermoupoli, la «Ville d’Hermès», chef-lieu de l’île de Syros dédaignée des tour-operator, est la plus peuplée des Cyclades. Au XIXe siècle son port était le premier de Grèce. Elle conserve de cette époque de belles demeures néoclassiques et une impressionnante mairie de même style, conçue par un architecte allemand. Il ne faut pas manquer non plus le cimetière orthodoxe : les tombeaux y sont si pompiers qu’ils en deviennent beaux !

La vieille ville est constituée de deux collines, l’une orthodoxe, Vrontado, et l’autre catholique, Ano Syros (Syros le haut). Très minoritaire en Grèce, la religion catholique s’était surtout implantée dans les Cyclades du fait de l’occupation vénitienne. Ses relations avec l’église orthodoxe, souvent conflictuelles dans l’histoire du pays, sont plutôt bonnes à Syros où les mariages mixtes sont fréquents.

Le quartier d’Ano Syros, Cyclades.

Le quartier d’Ano Syros.

J’escaladai la deuxième colline, par un dédale de ruelles et d’escaliers déserts, jusqu’au couvent des Capucins qui couronne le sommet. En redescendant le long des maisons fermées, je tombai sur trois personnes âgées prenant le frais sur le pas de leur porte. Je m’arrêtai un moment, heureuse de sortir enfin du silence. J’appris que leur quartier se vidait peu à peu, les jeunes ne voulant plus habiter des lieux inaccessibles aux voitures. Un des hommes parlait quelques mots de français. Il était né de parents italiens émigrés en Grèce où, devenu orphelin, il avait été élevé chez les Capucins. Il me fit entrer dans son modeste appartement pour me montrer des livres en italien sur la seconde guerre mondiale. Voyant que je pratiquais aussi sa langue maternelle, il en profita pour me faire des confidences qu’ainsi les autres ne pourraient pas comprendre.

Alors qu’en Grèce la mention de la religion sur la carte d’identité a été obligatoire jusqu’en 2006 et que bien peu de gens osent se dire athées, il m’avoua que les messes quotidiennes de son enfance l’avaient dégoûté de la religion et ajouta, en riant sous cape : «C’est bon pour les vieilles femmes ignorantes !».

 

Maison de l’Hermès. Ile de Délos, Cyclades.

Maison de l’Hermès. Ile de Délos, Cyclades.

La religieuse de Mykonos

Monastère de Palaiokastro. Mykonos, Cyclades.

Monastère de Palaiokastro. Mykonos, Cyclades.

J’avais un préjugé défavorable à l’égard de cette île, comme de tous les lieux pollués par le tourisme de masse. Je ne supporte plus de me faire harponner en passant devant les boutiques et les restaurants, surtout depuis que je peux avoir une approche différente du pays. Cependant, je voulais tout de même connaître l’endroit et surtout visiter l’île voisine de Délos, sacrée dans l’Antiquité, où l’on n’avait le droit ni de naître ni de mourir. La ville principale de Mykonos est cependant agréable hors saison et offre des curiosités : les maisons de Little Venice aux balcons multicolores, la rangée de moulins et l’église fort originale de Paraportiani.

Comme je n’avais aucune envie de voir les plages avec leurs brochettes d’hôtels, je me dirigeai vers le cœur de l’île qui abrite deux monastères. Le second, celui de Palaiokastro, m’a laissé un souvenir inoubliable. Il se dresse à l’écart de la route, forteresse immaculée d’une époque où les attaques fréquentes obligeaient les paysans à s’abriter derrière ses murs. Je sonnai à la grande porte massive : elle s’ouvrit sur une minuscule religieuse assez jeune qui me fit pénétrer dans un jardin paradisiaque. Elle vivait seule dans ce bâtiment prévu pour des dizaines de nonnes. Elle me raconta son parcours. De milieu modeste, elle avait choisi entre les deux seules voies qui s’ouvraient à une femme comme elle : le mariage et les enfants ou bien la vie monastique. La troisième, celle de l’indépendance, que j’avais empruntée, était sans doute impensable pour elle et j’évitai d’en parler. Quand elle me demanda quelle était ma religion, je n’osai pas non plus répondre que j’étais athée et même pas baptisée ; je me contentai de déclarer, mensonge pieux si j’ose dire, que ma famille était catholique. Elle m’expliqua que le monachisme reposait sur l’obéissance : à Dieu, à la règle, et à la hiérarchie. Originaire du nord de la Grèce, on l’avait expédiée dans cette île, très loin de sa famille, et elle avait dû se soumettre. Je lui parlai des autres monastères de femmes que j’avais visités où, en général, les religieuses vendent des produits qu’elles fabriquent. Elle me dit que les «monastères pullmann» n’étaient pas de son goût. Quand je lui révélai que je n’avais jamais parlé aussi longuement avec une religieuse, son visage s’illumina, comme si j’avais fait d’elle une élue. Je lui avais permis, pendant une heure, de s’évader loin de son ermitage.

En redescendant vers la ville, je méditais sur l’ahurissant contraste entre ce lieu et le reste de Mykonos, temple du corps triomphant : alcool, boites de nuit et sexe tous azimuts. Je soupçonne l’église orthodoxe d’avoir envoyé là ce petit bout de femme pour occuper la seule enclave qui échappe au démon !

Par delà toutes les différences qui me séparaient d’elle, j’avais senti le lien très fort qui nous unissait : un même goût pour la solitude.